MICHELLE PERROT : Mélancolie ouvrière



Virginie Ledoyen dans le rôle de Lucie Baud : Le combat d'une femme au début du  XXième siècle
une figure oubliée de la lutte ouvrière. À travers une fiction engagée et émouvante, Gérard Mordillat, s’appuyant sur le travail de l’historienne Michelle Perrot, retrace le destin d’une des premières femmes syndicalistes, féministe avant l’heure.


Lucie est née en 1870 d une famille de paysans pauvres de la région de Grenoble,   d’une mère ouvrière de la soie et d’un père charron.  Lucie Baud commence à travailler à 12 ans dans une filature de soie. Elle est apprentie chez MM Durand frères . Dans cette fabrique, où les journées de travail sont de douze heures, elle retrouve des compagnes qui sont pensionnaires dans l’internat de l’usine qui enferme les filles, dans des conditions de vie difficiles. Lucie, épouse à 20 ans, Pierre Baud, garde-champêtre de vingt ans son aîné, ils auront trois enfants et ils vivront à Vizille, jusqu’à la mort de Pierre. Ce décès signifie pour Lucie l’obligation de quitter l’appartement de fonction . De sa vie personnelle pendant son mariage, nous découvrons peu de choses. Une vie ordinaire, avec ses joies et ses peines, pour cette épouse puis mère  et ouvrière de la soie qui n’est pas une rebelle. 
Après son veuvage, en 1902 : Voici le temps venu de la révolte : quatre années, Lucie devient une “héroïne” .  Lucie a beaucoup d’admiration pour Charles Auda. 
De 1902 à 1906, donc de 32 à 36 ans, Lucie va s’investir dans le syndicalisme des ouvriers et ouvrières de la soie, alors que rien ne la destinait à la lutte syndicale. Elle le paiera par un parcours professionnel chaotique. Quel patron accepterait d’embaucher une « meneuse de grèves ? ». 
En novembre 1902, quatre mois après la mort de Pierre, elle fonde le « Syndicat des ouvriers et ouvrières de la soie du canton de Vizille ». Puis elle participe au congrès de Reims, si les hommes ne lui donnent pas la parole, toutefois ils soulignent sa présence : « Lucie Baud venue d’aussi loin collaborer aux travaux du Congrès ». Dans les années 1905-1906, notre héroïne mène à Vizille, puis à Voiron deux grèves. "Leur condition a particulièrement révolté Lucie qui décrit leur mode de recrutement par le réseau clérical et leur enferment. "M. Permezel avait envoyé don directeur, accompagné de son aumônier, racoler dans le Piémontais des femmes et des enfants, en leur promettant 3 francs par jour, une indemnité de 25 francs pour leur apprentissage, le paiement des frais de voyage. Elle ne gagnaient même pas de quoi vivre"
Elle lutte contre la suppression de personnel pour accroître les rendements. Elle organise « des soupes communistes » pour nourrir les grévistes, là elle est dans son rôle traditionnel de femme. Puis, fait exceptionnel, elle devient la porte-parole et l’interlocutrice de la presse, du maire, du patronat qui menace de fermer l’usine, auquel elle tient tête. « Cent jours de grève, cent jours de lutte de deux cents femmes ». Finalement cette grève qui dure cent jours est un échec et Lucie se retrouve sans travail. Elle part pour Voiron avec ses deux filles. Dans cette ville industrielle règne une sourde exaspération contre les conditions de travail et Lucie avec le camarade Auda qu’elle admire, rassemble « les exilées » de Vizille lors d’une réunion en décembre 1905. En 1906 les grèves s’étendent dans la plupart des usines, qui vont fermer. Le patronat refuse de négocier, le préfet fait appel à la troupe et 3 000 chasseurs alpins arrivent en ville. Faire appel à l’armée est une solution déjà éprouvée à Carmaux chez Reille, au Creusot chez Schneider. Le 1er mai 1906 la peur gagne la France entière, elle conduit certains pères à envoyer femme et enfants à la campagne.



Lucie Baud
Une grève se termine souvent par l’intervention des femmes qui ont le souci « de faire bouillir la marmite ». Michelle Perrot relate l’histoire des mouvements syndicaux dans cette région du Dauphiné. Après ce nouvel échec et des divisions qui vont se créer entre les grévistes, « Il y a une mélancolie ouvrière des lendemains de grève, qui pèse d’autant plus qu’officiellement on n’avoue pas l’échec… Chacun retrouve ses problèmes et sa solitude ». Quelles que soient ses raisons, Lucie Baud, qui était seule pour élever ses deux filles, sans travail, tente de se suicider avec trois coups de revolver dans la bouche, elle aura la mâchoire fracassée. Avant son geste prémédité, relaté dans le Petit Dauphinois du 11-12 septembre 1906, Lucie a écrit plusieurs lettres à sa famille, elle y invoque des « chagrins de famille ». Finalement Lucie va déménager à Tullins. Elle meurt à 43 ans, le 7 mars 1913 à Fures et tombera dans l’oubli.

Lucie Baud, belle et tragique figure de la lutte ouvrière, serait totalement tombée dans l’oubli si l’historienne Michelle Perrot n’en avait pas retrouvé la trace. Pièce à conviction : un mémoire signé par Lucie Baud elle-même, faisant le récit circonstancié de son combat social. Qu’une femme ouvrière du début du XXe siècle écrive en son nom était déjà assez extraordinaire pour être remarqué… 


Adapté et réalisé  par Gérard Mordillat avec 

Philippe Torreton (Charles Auda)
Virginie Ledoyen (Lucie Baud)
François Cluzet (Pierre Baud)
Marc Barbé (Duplan)

Un téléfilm magnifique et lunineux de toute beauté et de générosité, très touchant. 

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